Par Joël A. Grandjean / TàG Press +41
Pour Heure Suisse N° 97 - Décembre 2008.

Tout_est_Ego_Ben_2001© Ben, Tout est ego, 2001, 33 x 41 cm.

Eclipsés par le talent des autres, certains ego génèrent frustrations et agacements : on encense plus volontiers le créatif que le comptable, l’artisan que le commercial. Ainsi, la médiatisation d’un horloger –souvent un ‘doigt d’or’ capable de prouesses mécaniques, peut faire de l’ombre au flair du financier, à la ténacité de l’apporteur de fonds. L’expression ‘génie financier’ ayant débarqué, le pourvoyeur sort de l’ombre, le conflit couve, plus ou moins larvé selon que l’affaire se médiatise ou non. De grâce, un zeste d’humilité! Se soucie-t-on de l’ingénieur du son quand le concert est bon? Si le financier a omis d’accoler son patronyme à celui du créatif, au moment de créer la marque, pourquoi sortirait-il du bois? Que sait-on des hypothétiques dissensions entre Patek et Philippe, Vacheron et Constantin, Girard et Perregaux, Beaume et Mercier? Quid de l’éventuel égocentrisme des familles Audemars et Piguet, du tandem Jaeger et LeCoultre?

Dans d’autres cas, des CEO débarqués de la luxe culture en plein terreau horloger, s’attirent les honneurs en papier glacé d’une gloire horlogère proportionnelle à leurs investissements publicitaires. C’est un peu le serpent qui se mord la queue. Qui a commencé? Se sont-ils mis à dépenser parce qu’on a parlé d’eux ou sont-ce leurs moyens qui leur ouvrent tant de libres tribunes? Quand ils ont des choses à dire, l’exercice vire au plaisant. Mais pour peu qu’ils se prennent ici pour un poète ou un philosophe, là pour une éminence à consulter ou un grand de ce monde, ces pavanés pathétiques confinent à l’avanie.

Avant eux, un Nicolas Hayek a su capitaliser sur sa personne au point qu’un simple claquement de doigt de sa Seigneurie peut encore déplacer la foule médiatique. Saupoudrant ses monologues d’autodérision et de fronde gouailleuse, il a toujours eu du recul. Vu sous l’angle de l’investissement, quelle économie de moyens! Imaginez qu’il veuille, en francs sonnants et trébuchants, s’offrir l’équivalence en espace publicitaire! S’il joue de ce cabotinage maîtrisé, le patron sauveur a toujours, à chacune de ses grand-messes, arboré ostensiblement six à huit montres. Certainement plus si la longueur de ses manches l’y avait autorisé. Au-delà de la culture du look, son message est fort et interpelle tous les alchimistes du nombrilisme, épris des faveurs de la presse: place au produit! Ne jamais prendre sa place, sauf pour favoriser son essor. Le reste n’est que chicaneries qu’une chiquenaude de l’Histoire aura vite fait de reléguer. Et même s’il y a toujours des patrons qu’on estime ne pas entendre assez, tant leur discours sent le vrai et la passion, les hommes passent, le produit demeure. On en revient toujours à l’essentiel…

Cover du magazine Heure Suisse N° 97 - décembre 2008 *** Cover version D. *** Chronique en page 88 (version F). *** Chronique en page 80 (version D).