Par Joël A. Grandjean / TàG Press +41
Pour Heure Suisse & Heure Schweiz

«A accepter un engorgement de ses rayons, le détaillant peut y laisser sa peau.»

1_21_stop_sign1Je m’étais promis de revendiquer la positive-attitude, de faire l’impasse sur l’évocation stérile d’une crise qui alimente chaque édito et chaque rubrique eco. Ne plus en parler, ne pas céder aux travers ambiants. Et puis voilà qu’en optimiste invétéré, j’y décèle, au détour de conversations avec les acteurs du secteur, détaillants, fournisseurs et marques, quelques graines d’un positivisme ingénu. Pour commencer, du côté des détaillants, les seuls qui, en définitive, croisent la destinée du client final dont ils perçoivent les attentes ou les retenues. L’élément positif surgi du marasme, c’est qu’ils se découvrent le droit de dire «non»! Non à la pression des groupes qui, tenant le couteau de la distribution par le manche, leur imposaient des ratios quantitatifs, quitte à s’autoriser quelque ingérence dans la gestion de leurs stocks. Ainsi, telle marque (inutile d’insister, je ne citerai pas de noms), habituée à évaluer elle-même le potentiel de son client détaillant, exigeait la reconduction pure et simple du carnet de commandes, y ajoutant ici un modèle peu prisé, là une augmentation de volume. Le bougre avait beau manifester ses réticences, il se voyait contraint de signer, pour ne pas perdre le privilège de représenter la marque, voire d’accueillir bon gré mal gré un florilège de ses entreprises sœurs, toutes liées à un tout-puissant groupe. Soudain, ce détaillant relève la tête et revendique son droit à dire «stop». Au passage, il décroche la timbale et se voit même livré en modèles jusque-là réservés exclusivement au réseau des boutiques de la marque. «Avant, envisager une telle demande, oser même la formuler par téléphone, c’était s’exposer à un refus sec, souvent accompagné d’un ‘vous voulez rire… ?’ », me confie l’un d’eux. Ce «stop» est désormais autorisé également sur le plan de la quantité. Question de vie ou de mort, puisque, à accepter un engorgement de ses rayons, le détaillant peut y laisser sa peau. Du côté des fournisseurs enfin, la sinistrose en vigueur produit aussi son lot de bienfaits. La politesse redevient une denrée usitée. Ainsi, se rappellent-ils au bon souvenir de leurs clients, même les plus petits, ceux à qui ils ne promettaient que de l’espoir. Et d’informer les plus réguliers sur leurs impondérables, sur les raisons de l’élasticité de leurs délais de livraison. Un patron d’une marque prometteuse –bien qu’encore petite, à court de mouvements puisque ayant fait le pari du volume, me confiait que cette crise lui autorisait enfin les canaux normaux de l’approvisionnement. Plus besoin pour lui d’écumer le marché parallèle et d’être inexorablement exposé aux malsaines plus-values des stocks délaissés par d’autres. Bref, il se peut que la crise ait du bon… et que l’église reprenne le chemin du village.